Création textile du Mobilier national

Création textile

Entretien avec Marie-Hélène Bersani-Dali, directrice de la production du Mobilier national

Création textile Manufacture des Gobelins

Photo © Mobilier national, Thibaut Chapotot

/ Si l’activité des manufactures sous le règne de Louis XIV est largement connue, il n’en va pas de même de celle d’aujourd’hui…

L’histoire et le prestige des manufactures ont en effet largement dépassé nos frontières mais la perception que l’on en a est comme figée dans le temps. On continue à penser que l’on ne fait que des copies d’ancien or aujourd’hui l’institution travaille exactement dans le même esprit qu’autrefois : elle met une technique traditionnelle au service de l’art de son temps. Sous Louis XIV, on faisait du Louis XIV, sous Louis XV, du Louis XV… Aujourd’hui, tout l’enjeu consiste à faire savoir que nous sommes un acteur à part entière sur la scène de l’art contemporain, que nous disposons d’un savoir-faire d’excellence tout en étant résolument de notre temps. D’où le souhait du directeur du Mobilier national de travailler de manière plus étroite avec les galeristes.

/ Comment choisit-on les artistes dont les œuvres sont transposées ?

Une commission consultative composée de 12 membres – sept membres de droit représentant les grandes institutions et cinq experts nommés pour trois ans : artistes, galeristes, professionnels du monde de l’art – se réunit et examine les projets des artistes présentés par un rapporteur. Si l’avis qu’elle donne est favorable, le Mobilier national contacte les artistes et le travail peut commencer.

 

/ Une fois l’artiste choisi, que se passe-t-il ?

Nous ne faisons que du sur-mesure. Nous réfléchissons d’abord à la meilleure façon d’interpréter la partition de l’artiste. Nous avons la chance d’avoir à notre disposition un nuancier évolutif de 13 000 couleurs. L’atelier de teinture peut à tout moment créer une nouvelle couleur si aucune ne convient parmi celles référencées. Chaque nouvelle couleur va non seulement avoir une référence scientifique mais aussi porter le nom de l’artiste pour lequel elle a été créée, nous avons ainsi un bleu Monory. Ensuite, le lissier fait des essais tissés. Une même couleur peut en effet amener une vibration et un ressenti différents, il est donc important de travailler les couleurs ensemble avec les points qu’il nous semble intéressant d’utiliser. On fait autant d’essais que nécessaire. Autre étape importante : l’agrandissement photo de l’œuvre. L’artiste qui découvre son œuvre à l’échelle d’exécution la voit différemment, des détails qui n’avaient pas d’importance en petit peuvent tout à coup en prendre. L’agrandissement est en soi une étape de transposition. Et quand bien même l’artiste nous donne un projet qui n’a pas besoin d’être agrandi, les artisans ne peuvent pas tisser directement : dans tous les cas, il y a une étape obligatoire d’analyse et d’essais en fonction de la technique dans laquelle l’œuvre va être réalisée.

 

/ Vous parlez de la partition de l’artiste comme en musique

J’aime faire cette correspondance avec la musique, le vocabulaire que l’on utilise est en effet souvent très proche de celui de la musique, on parle de gammes, de tons de variation… En tapis et en tapisserie, comme l’œuvre est visuelle, on pense qu’il s’agit d’une copie et non d’une interprétation alors qu’en musique, on ne se pose pas la question, on entend le morceau composé, l’interprétation tombe sous le sens. En tissage ou en dentelle, c’est exactement la même chose, à partir d’un même projet, d’une même partition, on peut avoir des interprétations très variées.

 

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/ Plusieurs années peuvent être nécessaires pour réaliser un tapis, un éloge de la lenteur qui semble interroger notre époque ..

C’est ce qui touche les gens me semble-t-il : l’objet réalisé sur une durée longue est perçu comme un tout, c’est comme s’il permettait à chacun de se reconnecter à son intériorité. Dans une époque de consommation effrénée où l’objet n’est considéré que du point de vue de sa finalité, il interroge. L’œuvre finie, la façon et le temps mis pour la réaliser, disent quelque chose de l’humanité, elle raconte nos émotions, nos sensations, nos joies, nos peurs, nos peines… À travers la couleur, la matière et le geste s’établit aussi la correspondance entre l’image créée par l’artiste et l’œuvre tissée. L’artiste a exprimé une émotion à laquelle le lissier ajoute quelque chose et ce résultat surprend et émeut.

 


Marie-Hélène Bersani-Dali est directrice du département de la production du Mobilier national.