1976-2016
40 ans des ateliers nationaux de dentelle

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Ateliers nationaux - Alençon / Le Puy-en-Velay
1er janvier - 31 décembre 2016
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La dentelle se réinvente

 

Gardiens d’un savoir-faire d’exception et lieux de production en prise directe avec la création contemporaine, les ateliers nationaux de dentelle d’Alençon et du Puy fêtent leurs 40 ans.

 

On connaît destinées moins prestigieuses que celles des dentelles d’Alençon et du Puy-en-Velay : la première, apparue en 1655, devient dix ans plus tard manufacture du point de France à l’initiative de Colbert. Elle s’attache alors judicieusement le concours de dentellières vénitiennes et flamandes et ne cesse ensuite de se distinguer au point d’être promue Reine des dentelles, dentelle des reines lors de sa présentation à la première exposition universelle de Londres en 1851. Le point d’Alençon est inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco depuis 2010. La seconde, dont l’activité est attestée autour du Puy-en-Velay dès le XVIème siècle, est en 1668 l’unique ressource économique de la région, et connaît également sa période la plus florissante au XIXème siècle. La production utilise alors des fils d’or et d’argent et près de 70 000 dentellières sont en activité. Si l’histoire parle d’elle-même, elle aurait cependant pu être stoppée net à la suite du déclin amorcé à la fin du XIXème siècle. Une hypothèse heureusement écartée à la suite de la création en 1976 des ateliers nationaux de dentelle d’Alençon et du Puy, véritables conservatoires de cet art ornemental.

 

Préserver les anciennes techniques, en recenser minutieusement toutes les étapes, telle est la vocation première des ateliers. Autant dire que la tâche est immense. La dentelle à l’aiguille à travers la technique du point d’Alençon ne nécessite pas moins de dix opérations, dont celle dite du réseau, terme générique désignant l’ensemble des mailles ou des brides reliant les motifs de dentelle entre eux. « On ne peut ni copier, ni mécaniser la technique du point d’Alençon, précise Marie-Hélène Bersani-Dali, directrice de la Production au Mobilier national. De plus, la transmission, très complexe, n’est possible qu’oralement et visuellement, elle nécessite une concentration très particulière, le fil est épais comme un cheveu, sept heures sont nécessaires pour faire un cm2, c’est une activité presque monacale, les dentellières ne peuvent pratiquer que trois heures par jour ».

 

Le point d’esprit fait quant à lui la renommée de la dentelle au fuseau du Puy. La dentelière entrecroise les fils pour former les points stabilisés à l’aide d’épingles sur un métier ou carreau sur lequel est fixé le modèle. « Le langage de la dentelle au fuseau est binaire, poursuit encore Marie-Hélène Bersani-Dali. Cela explique que l’on soit parvenu à le mécaniser. La pratique amateur est d’ailleurs très importante, la transmission s’en trouve facilitée. La variété de points et de grosseur de fils est également plus grande. Si elle exige aussi une concentration importante, la dentelle au fuseau peut être pratiquée toute la journée ».

 

Une parfaite maîtrise du savoir-faire que les dentellières – sept à Alençon, huit au Puy – mettent aujourd’hui à profit pour réaliser des motifs du répertoire inspirés des siècles passés, mais aussi pour transposer des modèles d’artistes contemporains, transformant les ateliers en véritables lieux de création vivants. Un virage unanimement plébiscité : par les artistes qui trouvent là un terrain d’expression rêvé ; par les artisans et techniciens d’art auxquels est donnée la possibilité d’interpréter la « partition » de l’artiste dans leur langage propre ; enfin, par l’institution elle-même qui met sa précieuse expertise au service de la modernité.


 

Trois questions à Marie-Hélène Bersani-Dali,
Directrice de la Production du Mobilier national


La mission des ateliers de dentelle a évolué au fil du temps
A l’origine, et pendant les années qui ont suivi leur création, leur activité s’est exclusivement concentrée autour du travail de mémoire et de transmission, ils formaient avant tout un conservatoire des techniques. C’était capital. Les dentellières aujourd’hui sont complètement autonomes. Rapidement cependant, nous avons réalisé que cette mission ne suffisait pas. Pour faire perdurer et transmettre ce savoir-faire, il fallait pouvoir le nourrir du vivant, raison pour laquelle nous travaillons aujourd’hui avec des artistes contemporains dont nous transposons les œuvres au travers de cette technique traditionnelle. C’est le même savoir-faire enrichi au fur et à mesure des rencontres et des collaborations avec les artistes.

 

Un exemple de création ?
Les deux ateliers travaillent en ce moment à partir de l’œuvre d’Anne Deguelle qui a réalisé une transcription du tapis que Freud avait dans son cabinet. Au titre des réalisations passées, on peut citer Corinne Sentou, Didier Trenet, Christian Jaccard, Ghislaine Portalis, Pierrette Bloch, Annick Top…aujourd’hui nous sommes véritablement dans une logique de création d’œuvres d’art bien loin de la conception de nappes et de serviettes. Dernièrement, des dentelles de Christian Jaccard et d’Eric Gizard pouvaient être vues au Quai d’Orsay, cinq bannières d’Annabelle D’huart sont quant à elles visibles à l’ambassade de France en Chine. Notre rôle est de créer des œuvres prestigieuses valorisant le savoir faire-français mais aussi de les montrer dans le cadre d’expositions. L’année dernière, pendant l’année France-Chine, nous avons participé à une exposition sur les métiers d’art à Shanghai, elle a reçu plus de 30 000 visiteurs en trois semaines !


De quelle manière les ateliers se tournent-ils aujourd’hui vers l’avenir ?
Le principal marqueur de l’innovation réside selon moi dans le choix du modèle que l’on va transposer étant entendu que la technique de base et le savoir-faire ne changent pas. L’évolution passe aussi par une plus grande audace dans l’utilisation des matériaux. La technique est la même, c’est la façon dont on va la mixer, l’interpréter qui va renouveler et donner du sens à ce que l’on fait. Autre enjeu, celui de la visibilité, encore une fois, la collaboration entre l’artiste et l’artisan d’art n’a de sens que si une autre personne, qui apporte sa propre sensibilité, la voit, cette visibilité fait vivre l’œuvre et donne toute sa crédibilité à notre action. Dernier enjeu, celui de la transmission. Pour la dentelle au fuseau, il existe une pratique amateur, quand un poste est disponible, nous ouvrons un concours et la personne qui le réussit, rentre à l’atelier où elle finira sa formation. Ce n’est pas le cas en revanche pour la dentelle à l’aiguille, il faut donc prendre un apprenti et le former pendant quelques années avant qu’il puisse passer le concours. Dans cette hypothèse, il en va de la formation comme de nos savoir-faire, on fait du sur mesure.

 

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